Par Marion Miclet | @Marion_en_VO

Création de labels environnementaux, prise en compte de l’impact environnemental du streaming, émergence de nouveaux métiers d’eco-managers… le secteur audiovisuel est en pleine mutation. Voici notre coup de projecteur (avec des ampoules LED, de préférence !) sur ces initiatives qui visent à réduire l’impact carbone.

Record battu ! Après une baisse de régime en 2020 faute de COVID, pas moins de 559 séries inédites ont été diffusées aux États-Unis en 2021, soit plus du double comparé à 2011. Pour reprendre la fameuse expression de John Landgraf, la « Peak TV » a encore de beaux jours devant elle. Idem en Europe, où près de 20 000 épisodes de fiction ont été produits en 2019, selon l’Observatoire européen de l’audiovisuel.

De la consommation énergétique requise pour éclairer un plateau, ajouter des effets spéciaux en post-production et garantir la bande passante de la vidéo à la demande, aux déchets engendrés par la régie et les comédiens, sans oublier les déplacements en avion liés à la promo, nos divertissements coûtent cher à l’environnement. Le verdict de la dernière étude réalisée par le collectif Ecoprod en 2020 est clair : « Le secteur audiovisuel est un mauvais élève de la transition climatique ». En France, il émet 1,7 million de tonnes de gaz à effet de serre par an (hors fabrication des équipements, en majorité importés). Le streaming représente plus de la moitié de cette empreinte totale, tandis que l’impact des tournages s’élève à 18 %.

« La bonne nouvelle c’est que des pratiques saines sont en train de se mettre en place »

La bonne nouvelle c’est que des pratiques saines sont en train de se mettre en place, et que des métiers innovants apparaissent chaque jour pour les étendre et les valoriser. Le géant de la VoD Netflix a ainsi récemment embauché sa première directrice de l’engagement environnemental. Étant donné la profusion de personnes impliquées dans la production et la consommation des contenus télévisés, le moindre geste compte… Vous aussi, derrière votre poste, vous avez un rôle à jouer ! Nous avons d’ailleurs compilé un guide des bonnes pratiques de spectateurs, à retrouver ici, ainsi qu’une mise en avant de séries « vertes » dans leur conception.

En ce qui concerne le comportement des entités collectives (chaînes TV, boîtes de production, data centers, institutions culturelles etc.), bien souvent c’est le flou qui règne. En effet, il n’existe pas encore d’instruments de mesure efficaces, reconnus à l’échelle internationale, permettant d’évaluer les progrès, voire de sanctionner les actions polluantes. Heureusement, cela n’a pas empêché le lancement d’initiatives concrètes ayant pour but de calculer, d’expliquer et de réduire le coût environnemental de nos programmes préférés. Voici un tour d’horizon des acteurs du secteur qui tentent de faire rimer cathodique avec écologique.

1. Streaming : la nécessité de chiffrer

Depuis quelques années, des articles nous préviennent que rester assis sur son canapé à regarder une mini-série pourrait être aussi néfaste pour l’environnement que prendre sa voiture. Une publication du think tank parisien The Shift Project a notamment affirmé en 2019 que les émissions de gaz à effet de serre des services de VoD dans le monde sont équivalentes au total de celles du Chili. Une conclusion alarmante qui a depuis été commentée, revisitée et réévaluée. Le concept de sobriété numérique – c’est-à-dire l’utilisation informée et à bon escient d’internet – a de plus en plus de défenseurs, notamment en France (voir le rapport du Sénat « Pour une transition numérique écologique »). Trois lois visant les Big Five (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) sont entrées en vigueur début 2022, les obligeant à informer les consommateurs sur les conséquences de leurs usages en termes de pollution atmosphérique.

L’un après l’autre, les leaders du marché ont promis des améliorations à la source, dont l’adoption d’énergies renouvelables et l’objectif Net Zéro carbone. De plus, un consensus autour des outils de calcul semble enfin s’organiser : les poids lourds Netflix, la BBC, ITV et Sky ont rejoint l’initiative DIMPACT de l’Université de Bristol visant à déterminer avec exactitude leur empreinte carbone, afin de s’atteler aux zones problématiques. À terme, cela pourrait même déboucher sur un système de notation harmonisé, comme le suggère le World Economic Forum, afin de maintenir la pression sur ces sociétés de divertissement en ligne qui font désormais partie intégrante de notre quotidien. 

2. Institutions et associations :
la sensibilisation « par le haut »  

Le saviez-vous ? Hollywood avait une conscience écologique avant même que Leonardo DiCaprio n’en devienne le défenseur le plus visible. En 1989, le vétéran de la télévision Norman Lear co-crée l’EMA (Environmental Media Association) pour diffuser des campagnes de sensibilisation et des mesures incitatives via des « influenceurs du showbusiness et des icônes de l’écologie ». La liste des événements organisés depuis trente ans est impressionnante et inclut quelquespépites. Les deux grands rendez-vous de l’association sont la conférence IMPACT (cette année on peut y croiser Malin Akerman et Constance Zimmer, annoncées en tant qu’actrices/activistes) et la cérémonie de remise des prix dont les derniers gagnants en date sont Ted Lasso et New Amsterdam, succédant à Mixed-ish et Chernobyl. Les récompenses sont remises à des œuvres qui aident à sauver la planète devant et derrière la caméra et, à cet effet, EMA a instauré un sceau (Green Seal) distinguant les équipes qui se sont conformées à une liste de critères allant du recyclage à l’utilisation de voitures hybrides et de gourdes. 

L’idée est simple : encourager, labelliser, parfois s’auto-congratuler, dans l’optique d’éveiller les consciences et, par effet d’entraînement, changer les habitudes. En l’occurrence, sur les tournages. En France, l’un des pionniers dans le domaine institutionnel, dont nous avons cité l’étude en introduction, est Ecoprod. Ce collectif lancé en 2009 suite à une impulsion écologique chez plusieurs diffuseurs (ses fondateurs comptent Canal+, France TV et TF1) vient d’adopter le statut d’association et recrute de nouveaux membres. Comme nous l’a expliqué Alissa Aubenque, chargée de mission, Ecoprod met à la disposition des décideurs, artistes et techniciens de l’audiovisuel des outils responsables : un guide pour apprendre à réduire, réutiliser et recycler, avec des fiches par département (décor, maquillage) ; un calculateur nommé Carbon’ Clap (qui va être revampé en 2022) ; et des formations courtes et certifiantes, pour par exemple devenir éco-référente, comme Pauline Gil qui a opéré sur les séries L’Effondrement et Germinal. Cette constellation d’incitations est officialisée par une charte qui regroupe plusieurs dizaines de signataires.

« Le secteur reste confronté à un paradoxe de taille : la difficulté à définir précisément ce qu’est une production éco-responsable »

Malgré ces ressources, le secteur reste confronté à un paradoxe de taille : la difficulté à définir précisément ce qu’est une production éco-responsable, et a fortiori au standard européen. C’est pourquoi le CNC (partenaire d’Ecoprod) a annoncé en 2021 son Plan Action ! vers la transition écologique. La première phase est un état des lieux complet, la seconde (2023) va rendre obligatoire la réalisation d’un bilan carbone pour tout projet qu’ils financent, puis certaines subventions pourraient être soumises à condition. Si nous en sommes donc encore à la méthode douce de valorisation, un affermissement s’annonce. Ecoprod vise aussi justement à fédérer les professionnels pour «réfléchir ensemble et co-construire le changement, plutôt que subir une réglementation qui ne serait pas en adéquation avec la réalité du terrain », affirme Alissa.

3. Sur le terrain : « l’émulation par le bas »

Si la séparation des pouvoirs entre art et politique est encore largement respectée, les talents ont un rôle crucial à jouer en tant qu’ambassadeurs verts. Sur le plateau, ils influent sur l’esprit d’équipe et les pratiques collectives : venir en vélo, manger bio, utiliser des toilettes sèches… c’est beaucoup plus glamour si les têtes d’affiche s’y mettent aussi. Pour son film Hommes au bord de la crise de nerf, l’actrice Audrey Dana a même endossé la veste d’éco-manageuse ! Au Royaume-Uni, le projet Albert fondé par la BBC concrétise cette logique avec son plan Green Rider (dans la veine des inclusion riders). Il permet aux artistes et à leurs agents d’exiger le respect de normes environnementales en amont, au moment de la signature du contrat. Ils ont leur propre système de notes : la série royale Victoria a ainsi atteint les trois étoiles, son mari… Albert serait fier ! Mentionnons aussi Poldark, et Killing Eve dont les producteurs se réjouissent d’avoir réduit de 80 % l’empreinte carbone pour la saison 4. Et même la famille royale prend le train plutôt que l’avion : sur le tournage de The Crown la reine s’est soumise aux directives d’un officier environnemental (Green Stewart).

Ce métier existe aussi chez nous, sous l’appellation éco-manager ou éco-assistant. C’est la spécialité de Secoya, une société de conseils fondée par Mathieu Delahousse et Charles Gachet-Dieuzeide. Tous deux anciens régisseurs habitués à faire de l’impossible une réalité (du moins, sur la pellicule), ils ont décidé de relever un nouveau challenge en introduisant l’écologie dans l’écosystème de production. Mathieu estime que «la chaîne est brisée entre les comités de direction et le terrain, car ces structures sont dans le temps long et, à l’inverse, un tournage relève de l’éphémère. Nous sommes le maillon manquant ». Ils opèrent de façon très pragmatique, en parallèle des actions de sensibilisation menées par leurs amis d’Ecoprod. Les émissaires Secoya accompagnent les techniciens, font la liaison avec des prestataires via un réseau local et trouvent des alternatives dans quatre domaines clés : l’alimentation, les déchets, les transports (matériel et personnes) et l’énergie (groupes électrogènes…). 

Tournage de BARON NOIR © Jean-Claude Lother KWAI CANAL+

Selon Mathieu, dont les équipes sont déjà intervenues sur la série Baron noir et Léna, rêve d’étoile, son métier est constamment réactualisé, puisque chaque œuvre est unique. Et dans un monde idéal, il sera voué à disparaître. En effet, si l’émulation fonctionne, ces comportements pourraient faire bouger la réglementation et les productions éco-responsables deviendraient la norme, pas l’exception. En attendant, l’argent reste le nerf de la guerre. Pour Mathieu, l’une des pistes pour rentabiliser une intervention responsable est de «déconstruire et réinventer le placement de produit ». L’engagement écologique étant devenu un support de communication convoité par les marques, les productions vertes vont générer plus de demandes de mise en avant de produits, ce qui couvrira le surcoût budgétaire. Tout en restant cohérent bien sûr : il s’agit donc de faire figurer des objets éthiques et/ou, comme le propose le précurseur français Pixetik en France, des causes inspirantes. Ils ont ainsi déjà travaillé avec Plus belle la vie sur un projet autour du vrac.

Nous touchons ici à la dernière frontière : un positionnement pour l’environnement à la fois dans le contenu et les actions. C’est ce que propose The Swarm, un thriller écologique avec Cécile de France, éco-produit à l’échelle européenne entre la Belgique et l’Italie. On retrouve la même volonté d’intégration chez Sky, le premier groupe média à avoir atteint en 2006 la neutralité carbone (via la compensation) et qui promet un niveau zéro pour 2030. Ils sont également en train de construire le studio le plus éco-responsable au monde à Elstree au nord de Londres. Devinez quelle sera l’une des premières séries originales à sortir de cet écrin vert : Extinction, l’histoire d’un homme coincé dans une boucle temporelle et forcé à (re)vivre la fin du monde. On vous aura prévenus…

Marion Miclet (@Marion_en_VO) est une journaliste franco-irlandaise basée à Londres.
Elle est critique séries pour Le Point Pop et l’autrice de Découvrir New York en Séries et Découvrir Londres en Séries

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