Par Marion Miclet | @Marion_en_VO

Que ce soit au sein de fratries nombreuses ou de familles dysfonctionnelles, le lien unique entre sœurs a pris une nouvelle dimension dans les séries post-#MeToo. À l’occasion de la diffusion le 2 décembre sur Arte de Nona et ses filles, présentée en Compétition française à Séries Mania 2021, chronologie de la représentation des sœurs du petit écran, de la rivalité clichée au réalisme engagé.

« La seule personne pour qui je traverserais un aéroport en courant, c’est toi ». Cette réplique inoubliable du dernier épisode de la série Fleabag, créée par Phoebe Waller-Bridge, est prononcée par sa sœur fictionnelle, Claire (Sian Clifford). Et il fallait bien un cliché de rom-com pour illustrer leur relation compliquée dans toute sa volatile intensité. Malgré les déceptions, malentendus et coupes de cheveux horribles, l’affection entre ces deux femmes aux tempéraments opposés est indestructible. Le personnage principal nous avait d’ailleurs prévenus : « Ceci est une histoire d’amour ». Et si l’expression « pour le meilleur et pour le pire » était finalement plus adéquate pour décrire le lien de sororité ?

This Way Up

Aux côté de Nona et ses filles, deux séries de sœurs font d’ailleurs aussi l’actualité : la saison deux de This Way Up sur Canal+ et The Split, à partir du 3 décembre sur arte.tv. Dans la première, Áine la cadette et Shona l’aînée (jouées par Aisling Bea, également showrunner, et Sharon Horgan, productrice) partagent tout : un sens de l’humour singulier, leurs garde-robes et les affres de la dépression. Dans la seconde, créée par Abi Morgan, ce sont trois sœurs imparfaites qui occupent le centre du récit. Dès leur plus jeune âge, leur mère leur a inculqué que la relation la plus importante est celle que l’on entretient avec soi-même. Avec des tonalités différentes, voilà de magnifiques exemples de sœurs féministes, soudées mais indépendantes.

PERSONNAGES TERTIAIRES

On mesure donc le chemin parcouru dans la représentation des sœurs à la télévision. Si aujourd’hui le réalisme et l’honnêteté priment, dans les années 1970, 80 et 90 le crêpage de chignon a la vedette. Dans la plupart des sitcoms familiales de l’époque, soit les sœurs sont des personnages tertiaires (derrière les parents, frères, voire voisins !), soit leur dynamique est mise en scène de façon caricaturale. Un thème récurrent est la rivalité, souvent fondée sur des attributs superficiels (beauté, popularité).

La première série dont les frangines entrent dans l’histoire de la télévision est The Brady Bunch (si on exclut My Sister Eileen, plus connue dans sa version cinéma), et elle n’échappe pas à cette règle. Le refrain « Marcia, Marcia, Marcia » est gravé dans la mémoire des spectateurs comme un symbole de la jalousie de Jan (Eve Plumb) envers son aînée jouée par Maureen McCormick (la petite, Cindy, est souvent oubliée dans cette fratrie de six).

Si aujourd’hui le réalisme et l’honnêteté priment, dans les années 1970, 80 et 90 le crêpage de chignon a la vedette

Pourtant, ces disputes ne sont jamais prises au sérieux. Traitées comme un ressort narratif facile, les antagonismes (exagérés) entre sœurs sont noyés sous les rires enregistrés et se terminent invariablement par une résolution dégoulinante de bons sentiments. C’est flagrant dans les sitcoms aux familles XXL comme Huit, ça suffit !, Sacrée Famille, Le Cosby Show, La Fête à la maison, Le Prince de Bel-Air ou Notre belle famille.

Avec une exception notable : Roseanne (1988-97). On y observe deux portraits de sororité nuancés autour du personnage principal : entre ses filles et avec sa sœur-collègue jouée par Laurie Metcalf. Ici, la compétition est remplacée par la collaboration. Le fait que Roseanne Barr soit l’une des premières femmes showrunners – et qu’elle ait une relation houleuse avec sa propre sœur – n’y est pas pour rien.

La Petite Maison dans la prairie

Du côté des drames, si je vous dis Mary et Laura, vous me répondez ? La Petite Maison dans la prairie, bien sûr ! De 1974 à 1984, les aînées Ingalls yin et yang (l’une blonde et sage, l’autre auburn et rebelle) ne révolutionnent pas le format. Leur individualisme est découragé par une situation familiale qui privilégie la loyauté à l’émancipation. Lorsque Mary perd la vue, Laura devient même « ses yeux » – faisant d’elles de facto une entité fusionnelle indissociable.

ENFIN HéroÏnes, toujours clichées

L’entrée dans les années 1990 est marquée par un boom de séries ayant des sœurs pour héroïnes (avec des parents absents ou au second plan). Hélas, cela ne se traduit pas automatiquement par un approfondissement du sujet, qui reste souvent contraint par les conventions de genre, même lorsque que l’on s’éloigne des carcans de la sitcom traditionnelle.

L’entrée dans les années 1990 est marquée par un boom des séries ayant des sœurs pour héroïnes.

Les Sœurs Reed (1991-96) est un soap opera de facture classique, doté d’un casting talentueux. Sister, Sister (1994-99), avec les jumelles Tia et Tamera Mowry, est l’une des seules séries nineties qui n’a pas réussi à obtenir un revival. Peut-être parce que le terrain des séries (pré)ado qui abusent de notre fascination pour la gémellité est aujourd’hui saturé. À défaut d’avoir trouvé les nouvelles sœurs Olsen, des productions comme Liv et Maddie, The Lying Game ou Pretty Little Liars font jouer deux sœurs par la même actrice (dans un tout autre genre, mention spéciale pour Les Revenants et ses jumelles séparées par un fossé temporel). La série surnaturelle culte Charmed (1998-06), quant à elle, se borne à explorer les liens du sang au premier degré : la sorcellerie en hérédité. Même l’arrivée surprise d’une quatrième demi-sœur ne parvient pas à rendre le feuilleton… immortel.

Charmed

Quelques autres clichés qui ont la vie dure : l’aînée surprotectrice (Buffy contre les vampires, Susan dans Urgences), la sœur qui déteste son beau-frère (Les Simpson), la tante cool (Deuxième Chance), ou encore la sœur découverte sur le tard suite à un adultère (Brothers & Sisters, Grey’s Anatomy). Les années 2000, qui correspondent à l’âge d’or des antihéros mâles, se focalisent davantage sur le concept de sisterhood (l’amitié forte entre femmes), comme dans Sex and the City et Girlfriends. Ces œuvres font certes avancer la parité sur le petit écran, mais leurs héroïnes ne sont pas aussi complexes qu’un Don Draper ou un Walter White. Les conflits et tensions qui donnent du corps au récit sont d’ailleurs souvent évacués sous prétexte de solidarité féminine.

Les sœurs prennent leur histoire en main

Dans le paysage audiovisuel actuel, post-#MeToo, les sœurs ont enfin la part belle devant et derrière la caméra. Si les multiples adaptations du roman original font des demoiselles March les plus célèbres sœurs de fiction, plusieurs séries historiques récentes ont aussi laissé entrevoir un point de vue féministe bienvenu (en douce, parmi les costumes à froufrous). Les filles de bonne famille de Downton Abbey, Bridgerton et Howard’s End se rebellent toutes contre le poids des apparences, le mariage comme unique perspective d’avenir, et le sens du devoir régi par l’ordre de naissance (laissons de côté les inclassables sœurs Stark de Game of Thrones). La plus passionnante dynamique se trouve cependant dans The Crown, certainement car il s’agit de personnes réelles…

Dans le paysage audiovisuel actuel, post-#MeToo, les sœurs ont enfin la part belle devant et derrière la caméra

Les trois œuvres mentionnées en introduction– The Split, Fleabag et This Way Up – sont encore plus innovantes et ont toutes été créées par des femmes engagées. Abi Morgan a ainsi tenu à ce que 80% de son équipe soit féminine et s’est entourée d’une collaboratrice fidèle : l’actrice Nicola Walker. Phoebe Waller-Bridge et Aisling Bea, elles, ont été jusqu’à embaucher leurs sœurs respectives : la compositrice Isobel Waller-Bridge (qui signe aussi la partition de The Split) et la costumière Sinéad Kidao. Comme l’explique Isobel, travailler en famille est un atout : « Quand je compose pour Phoebe, cela n’a rien à voir avec ce que je fais d’habitude. C’est électrique ». Cette intimité symbiotique leur permet de prendre des risques.

Nona et ses filles

Via le prisme du deuil ou de l’absence parentale, ces trois séries merveilleuses interrogent le modèle familial type, jusqu’à ce que le dysfonctionnel devienne la norme. Les relations sororales, ni caricaturées, ni idéalisées, prennent même le pas sur les rapports avec le sexe opposé. Cette perspective originale est également manifeste dans la mini-série Nona et ses filles de Valérie Donzelli, découverte au festival Séries Mania 2021 et qui sera diffusée en direct sur Arte à partir du 2 décembre. Elle a pour personnages principaux des triplées, alors qui dit mieux ?

Marion Miclet (@Marion_en_VO) est une journaliste franco-irlandaise basée à Londres.
Elle est critique séries pour Le Point Pop et l’autrice de Découvrir New York en Séries et Découvrir Londres en Séries.
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