Par Marion Miclet | @Marion_en_VO

Genre pionnier et populaire de la télévision anglo-saxonne depuis The Mary Tyler Moore Show, les séries de bureau et de boulot offrent un corpus foisonnant. De la réconfortante The Office à la déroutante Severance, la représentation du travail continue d’être une source d’inspiration inépuisable pour les showrunners post-COVID.

Parmi nos coups de cœur récents, on trouve un huis-clos industriel (Severance, AppleTV+), une succession de gardes éprouvantes dans un hôpital londonien (This Is Going to Hurt, Canal+) et une patrouille cauchemardesque aux côtés d’un policier (The Responder, le 9 mai sur Canal+). Ces deux dernières séries, qui ont été projetées à Séries Mania, ont laissé les spectateurs sonnés, pour ne pas dire traumatisés. Pourquoi tant de noirceur alors que la plupart d’entre nous viennent de retrouver avec joie le rythme « normal » de 9h à 18h, les échanges avec les collègues autour de la machine à café et la séparation – du moins physique – entre univers pro et perso ?

Severance (AppleTV+)

Parce que le monde du travail ne sera plus jamais comme avant. C’est du moins le message qui semble émaner des productions TV récentes mettant en scène le quotidien brutal d’employés et employeurs. Le moment est donc venu de tourner la page de la nostalgie réconfortante des sitcoms de bureau d’antan pour se consacrer à une tâche plus ardue : comprendre comment les satires, tragédies et biopics décadents qui font actuellement des heures sup’ sur nos écrans peuvent nous aider à réévaluer notre rapport au travail et à son cadre. La bonne nouvelle : derrière le pessimisme ambiant pointe une lueur d’espoir.

« Tout ce que j’ai, je le dois à ce travail, ce travail stupide, merveilleux, ennuyeux et incroyable »

Jim, The Office.

Dans les années 1990-2000, de Ally McBeal à The Office et Caméra Café, quantité de solides succès télévisés dramatisent de façon tellement exaltante et hilarante la pratique de divers métiers, que cela donne envie d’allumer son poste même après une dure journée de labeur. Les fans remarquent à peine les circonstances pénibles auxquelles sont confrontés ces personnages – qui s’échelonnent du burnout (surmenage) au boreout (ennui) – tant ils sont fascinés par les instants magiques où l’épanouissement l’emporte sur le désespoir. Si la monotonie domine, il suffit de la condenser en 22 minutes pour obtenir un irrésistible comique de répétition (Scrubs), ou de la filmer comme un champ de bataille (Urgences) pour en faire un thriller haletant.

Pas étonnant que ces séries rétro nous aient obsédés pendant le confinement. Non seulement elles sont feel-good et fédératrices, mais elles ont pour héros des travailleurs qui bénéficient d’une certaine liberté de choix, même artificielle. Le choix de porter une cravate jaune ou verte, de papoter ou de rêvasser pendant la pause déjeuner, et surtout de rester ou de changer de job. Mais à quoi bon ? Pour le journaliste du Guardian, Charles Bramesco : « [À l’époque], l’attitude prédominante dans les sitcoms qui traitent des tracas du boulot est la résignation ; il faut bien gagner sa croûte ». Ce fatalisme est supportable, voire confortable, car vie intime et vie professionnelle finissent par s’entremêler harmonieusement au bureau. La camaraderie s’intensifie (Parks and Recreation), les collègues deviennent une famille de substitution (30 Rock), un regard en coin peut même aboutir à un mariage célébré par un supérieur hiérarchique (Brooklyn Nine-Nine).

Brooklyn Nine-Nine (NBC)

Puis vient 2020 : le confinement et la fusion forcée de notre lieu d’habitation avec notre lieu de travail. Plus le choix. Si au départ c’est agréable de casser la routine, rapidement la solitude et la déprime s’installent. Summum du cynisme, la série WeCrashed sortie début 2022 retrace le parcours du fondateur mégalo de WeWork joué par Jared Leto alors qu’il tente de réinventer le télétravail pour nous aider à atteindre le parfait équilibre vie pro/vie perso. C’est un désastre.

« Il s’agit de nos vies. Personne n’a le droit de t’éteindre, juste comme ça »

Mark, Severance.

Plusieurs œuvres produites pendant et après la crise du COVID semblent avoir intériorisé les effets négatifs de cette expérience inédite sur la psyché collective, au point de prendre la tendance à rebours. Leur point commun, outre la tonalité sombre ? Elles tracent une frontière hermétique entre le domaine pro et privé. Pour reprendre la classification de travailleurs établie par la sociologue Christena Nippert-Eng, ces récits sont « segmenteurs » à l’extrême, en opposition aux « intégrateurs » (employés qui allient maison et bureau). Dans This Is Going to Hurt, le gynéco Adam (Ben Whishaw) est un segmenteur terrorisé par le chaos : il est tellement débordé à l’hôpital, qu’il prend sur lui de ne jamais y mentionner sa relation amoureuse, et vice versa. Même après un accouchement qui tourne mal, il cache à son boyfriend qu’il souffre de stress post-traumatique, se privant ainsi d’une catharsis salvatrice. Quand Adam mêle enfin ses deux mondes, à l’occasion de ses fiançailles, une collègue l’informe avec mordant : « Tu aurais dû nous dire que tu étais gay, on t’aurait trouvé plus sympa ».

Severance va encore plus loin dans ce cloisonnement. Employé zélé, Mark (Adam Scott), accepte de subir une procédure controversée : la scission de sa personnalité au travail (son innie) et en dehors (son outie). Quand il quitte Lumon Industries en fin de journée, il n’a plus aucun souvenir d’avoir besogné, ni sur quoi. Le lendemain, quand il s’installe à son poste, la soirée qu’il vient de passer est un mystère total. Mais à trop vouloir éviter de tout mélanger, les héros de ces séries se retrouvent à occuper des espaces de travail où règne l’omerta. Parfois, c’est une question de survie : dans Sentinelles (en compétition à Séries Mania et disponible en ce moment sur OCS), le spectateur est infiltré auprès de militaires français déployés au Mali qui, s’ils venaient à révéler certains détails intimes, pourraient compromettre toute l’opération. Mais le plus souvent, l’obsession du secret est toxique, comme dans le biopic glaçant The Dropout.

The Dropout (Disney+)

Doit-on en conclure qu’il faut jeter l’éponge sur une carrière satisfaisante ? Pas si vite ! Plusieurs œuvres tirent des leçons positives des bouleversements que nous venons de traverser. Dans Ted Lasso, l’entraîneur de foot joué par Jason Sudeikis et sa patronne s’accordent au moins sur une chose : le soutien matériel est aussi important que le soutien affectif. Dans Superstore, les employés de Cloud 9 osent, au bout de six saisons, interroger les failles du système corporate. Enfin une once de rébellion ! Grâce à eux, nous pouvons imaginer un cadre de travail vraiment idéal : des collègues à qui on aime se confier, une salle de repos pour faire la sieste ou regarder des séries, mais surtout une équipe managériale qui nous apprécie à notre juste valeur. Sur ce… allez, au boulot !

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