Par Marion Miclet | @Marion_en_VO

Cela ne surprendra personne, le confinement nous a fait consommer encore plus de séries qu’à l’accoutumée. Un autre effet secondaire, moins prévisible, des longues soirées passées sur le canapé : le fait de découvrir des contenus bien après leur diffusion initiale est devenu… tendance. Cela pourrait paraître contradictoire pour les fans de séries, sans cesse encouragés à aller vers la nouveauté. Épuisés par cette pression, amplifiée à l’ère de la Peak TV, certains spectateurs font le choix d’une « contre-programmation » personnelle. Nous nous sommes penchés sur ces modes de visionnage alternatifs précipités par la pandémie. Les motivations sont variées, avec un point commun : le plaisir inattendu de la découverte « en différé ».

Binge watching et gratification différée

Si Netflix a introduit une certaine forme d’hédonisme dans nos pratiques télévisées (le binge-watching), cela ne signifie pas pour autant que nous sommes devenus des gloutons passifs sans maîtrise de soi. Nous savons aussi faire durer le plaisir. Même les fans les plus ardents de Star Wars ont attendu patiemment la fin de chaque saison de The Mandalorian (diffusées sur Disney+ à l’ancienne, au rythme d’un épisode par semaine), pour les déguster d’un coup. Une prouesse qui donne au spectateur l’impression de ne pas être à la merci de ses pulsions : il devient ainsi maître (Jedi) de sa télécommande. En cette période d’incertitude exacerbée, un tel sens du contrôle est gratifiant.

BINGE-WATCHER THE CROWN EN FAMILLE à NOëL

Le binge watching, souvent décrié, a des qualités incontestables, à commencer par la joie immense que nous ressentons à l’idée de passer une soirée en compagnie de nos héros adorés. En immersion télévisée, non seulement notre cerveau produit de la dopamine qui engendre une sensation de satisfaction relaxante, mais nous atteignons un état de flow psychologique dans lequel notre concentration est maximale. Quantité d’utilisateurs organisent désormais leur consommation en fonction de la temporalité et du dosage qui leur convient. Par exemple, attendre Noël pour savourer en famille la dernière saison de The Crown. Avec la série En Thérapie, disponible en totalité en ligne, ou à raison de cinq épisodes par semaine, ARTE a tout compris : cette liberté de choix est revigorante.

Devenez le héros de votre propre aventure télévisée

Une autre façon d’apprécier les séries en différé est de se construire une grille de programmes sur mesure. Envie d’un voyage au long court ? Et si vous vous mettiez enfin à Doctor Who ? Problèmes de couple ? La série Catastrophe vous remontera le moral. Besoin d’évasion ? Va pour Prison Break. Se plonger dans des productions de l’âge d’or télévisé pour étendre sa culture sériephile (The Wire), ou en rire (Episodes), produira des contrastes intéressants et une autre perspective sur les séries comme reflet de notre société. Personnellement, nous nous sommes attelés à The Plot Against America pendant l’élection présidentielle américaine de 2020 : surréalisme garanti.

ENFIN RAttRAPER THE WIRE POUR NE PLUS MENTIR EN SOIRée

Peu importe vos goûts, il y aura forcément un feuilleton que vous n’avez jamais pris le temps de découvrir. Être à jour de l’actualité des sorties est une tâche herculéenne, à tel point que même les premiers concernés – les stars – dévorent des « vieilles » séries pendant le confinement. Jameela Jamil a organisé dans son salon une rétrospective consacrée à Lisa Kudrow (sa partenaire dans The Good Place), avec Friends, Feel Good et The Comeback. Le critique Alan Sepinwall, quant à lui, challenge des acteurs du petit écran à varier leurs habitudes de téléspectateurs dans son podcast hilarant Too Long; Didn’t Watch (« Trop long, j’ai pas regardé »). Voilà comment Alison Brie s’est retrouvée à analyser Game of Thrones, une saga qu’elle avait jusque-là snobée.

La passion du rewatch

Si les nouveautés surcotées et les archives sous-estimées se disputent nos faveurs, il existe aussi des séries qui n’ont pas de date d’expiration. Friends, The Office, Community, Gilmore Girls… leur popularité est indépendante du buzz médiatique. Ce n’est donc pas un hasard si ces doudous télévisés sont au cœur de la guerre des droits d’acquisition : en cette période chaotique, la nostalgie prime sur le prestige. Preuve en est l’annonce par Disney+ de l’ajout de séries rétro à son catalogue : 24, X-Files, Buffy… Ces productions nous rassurent car elles nous font réaliser à quel point nous avons mûri depuis le premier épisode (du moins, on l’espère !). La nostalgie fédératrice, véritable rempart pendant le confinement, est également le moteur des réunions d’anciens qui se sont multipliées.

PETITE Session de REWATCH entre « friends »

Comme le résume le journaliste Richard Godwin, dans un article pour le Guardian, l’obsession du rewatch (revisionnage) pourrait sonner le glas de la télévision événementielle. Pas si vite ! Même si nous nous sommes constitués des bulles protectrices avec nos goûts respectifs, cela n’a pas fait disparaître le besoin de communion cathodique. En attendant le retour du festival Séries Mania, nous pouvons apprécier une série ensemble à distance (avez-vous déjà utilisé l’option Watch Party sur Amazon Prime) avec une ferveur intacte. Dans le podcast A.M.I.E.S, deux meilleures amies – l’une immense fan de Friends, l’autre novice qui va s’imprégner de la série avec un différé de 25 ans – échangent leurs impressions. D’après les créatrices, Anaïs Bordage et Marie Telling : « On n’a pas lancé le podcast avec l’idée d’encourager un rewatch […] Plein d’auditeurs et auditrices se mettent à revoir Friends pour nous accompagner […] C’est d’autant plus chouette que les grandes séries “watercooler” [celles dont on discute autour de la machine à  café] ont récemment disparu, donc quand tout le monde peut se retrouver autour de moment cultes, même à distance, c’est super ».

Archéologie de la pop culture

Si pour certains, le fait de se tourner vers le passé équivaut à partir en vacances, pour d’autres c’est une mission de la plus haute importance. Bienvenue dans la consommation en différé en mode… « nerd », et fier de l’être. On admire la bravoure du journaliste Thomas Suinot, qui vient de détailler sur Twitter son revisionnage de Lost, livrant au passage des dizaines d’anecdotes sur les coulisses du tournage. De nombreux spectateurs ont entrepris de rattraper leur retard en pop culture pendant le confinement, surtout quand il s’agit d’œuvres complexes (Twin Peaks) ou bourrées de blagues d’initiés (Seinfeld). S’y remettre, c’est aussi prendre le temps de lire les ouvrages consacrés à ces séries sorties à une époque pas si lointaine où internet n’existait pas. On peut aussi envisager de revoir Buffy depuis le début en V.O, ou repérer les easter eggs dans Mad Men qui étaient commentés par les critiques au moment de la diffusion sur AMC (à l’apogée du format recap).

Parfois, « we need to go back » dans la passé des séries

Les spectateurs traumatisées par les annulations précoces préféreront quant à eux commencer uniquement des séries qui ont eu une une fin préméditée, pas précipitée (par exemple Orange Is the New Black plutôt que Glow) ou qui, avec les remises de prix et autres reconnaissances de la profession, ont laissé une trace permanente dans le patrimoine audiovisuel. Avec le recul du temps, l’appréciation est autant intellectuelle qu’émotionnelle. Ainsi, à l’ère du visionnage des séries en différé, l’expression « dis moi ce que tu regardes, et je te dirai qui tu es » n’aura jamais été aussi vraie…

Marion Miclet (@Marion_en_VO) est une journaliste franco-irlandaise basée à Londres.
Elle est critique séries pour Le Point Pop et l’autrice de Découvrir New York en Séries et Découvrir Londres en Séries.