Un nouveau monde ?
Si l’on a constaté cette année une contraction indéniable du secteur – moins de séries soumises, formats plus courts, saisons aux épisodes resserrés – un bienfait inattendu en surgit : la création sérielle d’aujourd’hui semble moins chercher l’ampleur que la justesse. Moins de récits fleuves, davantage de propositions concentrées, parfois âpres, souvent en prise directe avec un monde sous tension. Face aux secousses politiques, sociales et idéologiques contemporaines, les séries continuent de jouer leur rôle de sismographes sensibles, entre alerte, résistance et échappatoires possibles.
L’Europe s’affirme comme centre névralgique de la créativité. Royaume-Uni, pays nordiques, Belgique, Pologne – avec pour la première fois deux séries en sélection officielle – dessinent un paysage où les histoires circulent. Les synergies de production transfrontalières et l’arrivée de plateformes américaines produisant localement, offrent des moyens nouveaux permettant aux créateurs de raconter des récits ancrés dans leurs territoires.
Montée du fascisme, les séries entrent en résistance
La représentation de systèmes autoritaires et fascisants traverse de nombreuses œuvres du programme, en dialogue direct avec l’actualité géopolitique mondiale. Qu’elles s’ancrent dans l’Histoire ou qu’elles glissent vers une anticipation à peine voilée, ces séries interrogent nos capacités à résister, à collaborer ou à fuir. La Belge Breendonk ou l’Espagnole Anatomie d’un instant reviennent sur les tentations fascistes et les empêchements démocratiques dans l’Europe du XXᵉ siècle, tandis que Etty (Pays-Bas) transpose l’occupation nazie dans un Amsterdam contemporain, troublant jeu de miroirs entre passé et présent.L’anticipation devient parfois une arme de lucidité. The Testaments, nouvelle création très attendue du créateur de The Handmaid’s tale – imagine une partie des États-Unis basculée dans la dictature, quand The Best Immigrant met en scène un gouvernement fascisant organisant la déportation des étrangers. Autant de fictions qui prolongent, en creux, les intuitions prophétiques de Years and Years de Russell T. Davies, notre invité d’honneur, et qui obligent le spectateur à se positionner : se soumettre, collaborer, résister de l’intérieur ou prendre le maquis ?
Masculinités en crise, masculinités en devenir
Cette violence politique trouve un écho plus intime dans d’autres récits qui explorent la brutalité comme héritage. Dear Killer Nannies suit le fils de Pablo Escobar dans sa tentative de s’arracher à un déterminisme familial, façonné par le trafic de drogue et une virilité mortifère. Un point de bascule vers une réflexion plus large sur les masculinités contemporaines, souvent vacillantes, en crise ou en transformation.De The Audacity (Etats-Unis), qui filme la déconstruction d’un patron de la tech en pleine crise existentielle, à Paolo (France), où la fascination d’un homme pour une figure politique charismatique révèle un profond déséquilibre, les certitudes masculines se fissurent. Les jeunes avocats de Burden of Justice (Suède) voient leurs convictions mises à l’épreuve, tandis que d’autres séries esquissent des figures plus douces et inattendues : un mari démuni face à la douleur de sa femme (The Babies, UK), un professeur de philosophie enseignant en prison (Waiting for the Out, UK), ou un jeune homosexuel contraint d’endosser prématurément un rôle de père (Love Is Enough, Pologne).
Mais les héroïnes ne sont jamais loin, et leurs combats irriguent puissamment la sélection. Dustfall (Australie) met en lumière les violences sexuelles subies par les femmes, tandis que Grandiose (France) aborde les troubles du comportement alimentaire avec une fraîcheur bienvenue. Côté personnages, La sororité des étudiantes de Camarades (France) rappelle que les luttes peuvent être portées par le collectif, tandis que Etty (Pays-Bas) explore la force d’un combat individuel, celui d’une héroïne qui conserve ses idéaux jusqu’au bout. Hagai Levi y offre à Julia Windischbauer un rôle féminin remarquable.
Bouffées d’oxygène pour mieux résister
Si la gravité traverse largement la sélection, le programme n’oublie pas les échappées par le genre et l’humour : western burlesque (Lucky Luke, France), science-fiction japonaise (Queen of Mars) ou comédies coréenne (The Legend of Kitchen Soldier) et allemande (The Flaws) déjantées. L’absurde et le rire viennent fissurer le réel, offrant d’autres manières de penser le monde, sans jamais l’édulcorer.
Plus nécessaires que jamais, les séries nous rappellent encore cette année que raconter le monde reste une manière essentielle de le questionner. Et parfois, une invitation à ne pas s’y résigner.